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:: Le bridge en Hongrie

Lors d’un récent voyage dans ce pays, j’ai décidé d’y enquêter sur la vie du bridge. Il est vrai que le jeu qui a les faveurs des Hongrois c’est plutôt le jeu d’échecs: une multitude de titres internationaux et une floraison de jeunes champions sont là pour témoigner de l’engouement de la population. D’autre part, il est vrai que sous l’ancien régime, notre discipline était jugée trop occidentale, donc décadente dans certains pays de l’Est. Aujourd’hui bien sûr, il n’en est rien et au contraire, tout ce qui vient de l’Ouest fascine.

Afin de trouver d’éventuels partenaires, je me rends dans le club sportif de l’armée, Honvéd, où se déroule un tournoi d’échecs et où je risque de retrouver certains amis. Les amateurs de football les plus âgés se souviennent peut-être d’ailleurs des exploits passés du club du même nom. Depuis l’adhésion récente à l’Otan, rien ne m’interdit plus de pénétrer en ces lieux. De vieux engins démodés rouillent dans un coin, en attendant que de nouveaux bienfaiteurs vendent du matériel plus récent . Le gardien grommelle quelque chose pour la forme mais je peux entrer malgré tout.

J’ai la chance de retrouver une vieille connaissance et nous nous donnons rendez-vous au club de Buda où se déroule le tournoi par paires hebdomadaire . Dans la capitale se trouvent quatre clubs principaux et ainsi on a la possibilité de jouer pratiquement chaque jour . Heureusement, mon partenaire d’un soir m’accompagne car le club est situé dans un coin perdu de Buda. Le tournoi commence à 18 heures, ainsi cela satisfait tout le monde, les retraités comme les actifs. A ma grande surprise, il y a tout de même vingt tables, l’atmosphère est très agréable et le club spacieux . Pas de grande différence avec nos clubs si ce n’est un côté un peu vieillot. Par exemple, pas d’ordinateur ici et donc je n’ai pas su mon résultat. Cependant, le niveau est assez moyen et mon partenaire, un très bon joueur d’ailleurs, me signale les quelques paires que nous devons redouter: ainsi nous faisons un bon tournoi, me semble-t-il.

La majorité des paires pratiquent un système très proche du notre. Avant le tournoi, je me suis mis d’accord avec mon partenaire qui pratique la précision comme un certain nombre de paires, mais nous nous décidons pour le standard. Une autre particularité: ici avec As-Roi, on préfère entamer le Roi. Ma fierté nationale doit souffrir aussi quand j’apprends que l’équivalent de notre système est appelé ici le standard américain : c’est dans l’air du temps, mais comme les différences sont minimes, je transige pour nommer ça le standard et je prends d’ailleurs les devants pour répondre aux questions des adversaires: " nous jouons le standard ", ma réponse semble d’ailleurs les satisfaire. Pour s’exprimer, pas de problème car beaucoup de termes sont des décalques de l’anglais ou du français. Voici un échantillon qui se passe de traduction : bridzs, pikk, kör, karo, treff, szanzadu, szlem, mans , renonsz, passz, kontra, rekontra, szingli, dublo, asz, dama et même un mot que personnellement je n’emploie jamais au bridge : pardon !

Il est impossible de terminer cet article sans évoquer la figure du hongrois Géza Ottlik. Avant d’en parler, je dois dire que j’ai pu rencontrer le vainqueur de l’édition 1999 d’une compétition originale, le championnat de Hongrie bridge-échecs, une sorte de biathlon en quelque sorte, où en général ce sont les joueurs d’échecs qui tirent leur épingle du jeu. Le champion , par chance, a connu Ottlik. A l’époque, il était pensionnaire d’une maison de retraite et il ne fallait plus lui parler de bridge, car les vieilles dames avec qui il jouait alors l’en avait dégoûté !

Les amateurs de bridge connaissent le nom de l’extraordinaire auteur, avec Hugh Kelsey, de Aventures au jeu de la carte, sans doute le meilleur livre de bridge jamais écrit ; ce n’est pas mon estimé rédacteur en chef qui me contredira, lui qui m’a fait connaître cet ouvrage. Ils connaissent sans doute moins la personnalité de l’auteur, mort en 1990 à l’âge de 78 ans: fils d’un secrétaire d’état de l’empire austro-hongrois, il commença par suivre des études de mathématiques, avant de devenir écrivain, mais son esprit éclectique fit de lui aussi un journaliste, un essayiste, un traducteur. Au programme de tout écolier hongrois figure son Ecole à la frontière. Mais il fut aussi un extraordinaire problémiste de bridge, sa formation scientifique lui ayant sans doute donné le goût de la recherche. Il fit partieaussi de l’équipe nationale. Avant de lui rendre le meilleur hommage qui soit, en soumettant à votre sagacité l’un de ses puzzles, je lui laisse la parole: "Les émotions du bridge peuvent se comparer à celles, toutes personnelles, de l’amour: pourquoi attendre, par exemple, d’un profane qu’il réalise quel doux tourment c’est de rester éveillé jusqu’au matin, tandis que notre esprit cherche la solution du 3SA qu’on avait chuté la veille au soir ?"

Voici donc un problème tiré des Aventures au jeu de la carte. J’ai choisi celui-ci parmi de nombreux joyaux car il possède pour moi une qualité rare: j’en ai trouvé la solution !

 

S -
H 6542
D D10653
C 10874

S RDV9862
H -
D 94
C R962
[W - E]

S A107543
H 103
D A87
C D5
  S -
H ARDV987
D RV2
C AV3

Vous jouez 6 coeurs sur l’entame du Roi de pique. Cachez la solution pour avoir le plaisir de la découvrir par vous-même :

On coupe des deux mains l’entame, pour garder la structure qui est idéale! Puis après deux tours d’atout, on joue Roi et Valet de carreau pris de la Dame, qu’Est doit esquicher. Et enfin, trèfle pour le cinq , le Valet et le Roi. Vous pouvez examiner les variantes mais Ouest vous rendra le reste. En conclusion, visitez la Hongrie ou bien voyagez avec Ottlik et Kelsey " sur les eaux inconnues du bridge ", mais attention, car aux dires des auteurs, ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains !