:: D’un chelem l’autre
Il
y a quelques mois, j'avais commis un petit pastiche littéraire
intitulé Rigodon. Certains de nos lecteurs les
plus lettrés avaient deviné que l'auteur ainsi parodié
était L.-F. Céline. Celui-ci m'eût-il lu,
j'aurais bien volontiers accepté la critique qu'il adressa
un jour à Sartre :
Je parcours ce long devoir, jette un oeil, ce n'est ni bon
ni mauvais, ce n'est rien du tout, un pastiche... une façon
de « Lamanièredeux »
Sur ce point, je veux bien faire mon Mea Culpa. En revanche,
je suis prêt à répondre au lecteur qui se
demande quel rapport saugrenu peut bien exister entre ce «
Lamanièredeux » et notre jeu préféré.
Enfin, pour être plus précis, je suis en mesure de
lui répondre depuis peu. Je viens en effet de faire l'acquisition
d'une lettre de Céline à Paul Marteau écrite
à Copenhague le 4 février 1948. Qui est ce correspondant
? Vous allez voir le rapport avec le bridge quand je vous aurai
dit qu'il s'agit du propriétaire de l'époque des
Cartes Grimaud. Chacun d'entre nous a eu au moins une fois en
main un jeu de cette célèbre marque. Si ce n'est
pas votre cas, vous avez peut- être une vieille parente
férue de cartomancie. Demandez-lui donc de vous montrer
un tarot de Marseille et vous pourrez constater que c'est
ce même Paul Marteau qui en a dessiné les figures
en 1930 sur un modèle ancien. Paul Marteau, très
fortuné mais sans enfant, fut un généreux
et cultivé mécène.
Mais je reviens à la lettre pour préciser tout
d'abord qu'il s'agit, à ma connaissance, d'un document
resté inédit depuis 53 ans. Mais plus surprenant
encore en est le contenu qui nous révèle que Céline
était alors en train d'organiser un tournoi de bridge!
Mais si, je m'explique...
L'écrivain intervient en effet en faveur d'un ami danois,
Hermann Dédichen, secrétaire général
de l'European Bridge League (la lettre dit à tort
association mondiale de bridge) ayant travaillé
17 ans en France et également propriétaire du quotidien
danois Politiken dans lequel il tiendra pendant 30 années
une rubrique de bridge sous le pseudonyme de M. Doubleton !
L'EBL doit organiser du 2 au 10 juillet un grand tournoi au Palais
d'Orsay à Paris. Céline demande donc à Marteau
d'offrir 450 jeux de cartes parce qu'il paraît (à
ma surprise) que ces bridgeurs internationaux sont assez peu fortunés
(je cite) ; il conseille également à
Marteau d'en profiter pour faire sa publicité pendant le
tournoi et de revendre les jeux de cartes préalablement
marqués. Ensuite, il lui demande, en cas de réponse
favorable, de prendre contact avec le président de la FFB,
le baron Robert de Nexon, domicilié comme Marteau, à
Neuilly. Il met enfin en avant des raisons impérieuses
pour que le projet aboutisse.
Les derniers mots de la lettre : « le destin passe par les
cartes… »
J'ai pu lire également la réponse généreuse
de Marteau qui ne souhaite même pas de retombées
financières, mais exprime seulement le souhait de recevoir
l'écrivain chez lui tout en évoquant la visite d'un
mystérieux M.
L'épilogue de l'histoire ? En 1951, Céline revient
en France, atterrissant d'ailleurs à Nice ! Il passera
l'été chez les Marteau à Neuilly où
il rencontrera son futur éditeur, Gaston Gallimard, avant
de s'établir définitivement à Meudon. Je
ne connais pas le vainqueur de ce tournoi de Paris 1948, mais
j'espère avoir mis à jour une page méconnue
de l'histoire du bridge !
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