Copyright © 2004 BOROKROM
Tous droits réservés



:: D’un chelem l’autre

Il y a quelques mois, j'avais commis un petit pastiche littéraire intitulé Rigodon. Certains de nos lecteurs les plus lettrés avaient deviné que l'auteur ainsi parodié était L.-F. Céline. Celui-ci m'eût-il lu, j'aurais bien volontiers accepté la critique qu'il adressa un jour à Sartre :

Je parcours ce long devoir, jette un oeil, ce n'est ni bon ni mauvais, ce n'est rien du tout, un pastiche... une façon de « Lamanièredeux »

Sur ce point, je veux bien faire mon Mea Culpa. En revanche, je suis prêt à répondre au lecteur qui se demande quel rapport saugrenu peut bien exister entre ce « Lamanièredeux » et notre jeu préféré. Enfin, pour être plus précis, je suis en mesure de lui répondre depuis peu. Je viens en effet de faire l'acquisition d'une lettre de Céline à Paul Marteau écrite à Copenhague le 4 février 1948. Qui est ce correspondant ? Vous allez voir le rapport avec le bridge quand je vous aurai dit qu'il s'agit du propriétaire de l'époque des Cartes Grimaud. Chacun d'entre nous a eu au moins une fois en main un jeu de cette célèbre marque. Si ce n'est pas votre cas, vous avez peut- être une vieille parente férue de cartomancie. Demandez-lui donc de vous montrer un tarot de Marseille et vous pourrez constater que c'est ce même Paul Marteau qui en a dessiné les figures en 1930 sur un modèle ancien. Paul Marteau, très fortuné mais sans enfant, fut un généreux et cultivé mécène.

Mais je reviens à la lettre pour préciser tout d'abord qu'il s'agit, à ma connaissance, d'un document resté inédit depuis 53 ans. Mais plus surprenant encore en est le contenu qui nous révèle que Céline était alors en train d'organiser un tournoi de bridge! Mais si, je m'explique...

L'écrivain intervient en effet en faveur d'un ami danois, Hermann Dédichen, secrétaire général de l'European Bridge League (la lettre dit à tort association mondiale de bridge) ayant travaillé 17 ans en France et également propriétaire du quotidien danois Politiken dans lequel il tiendra pendant 30 années une rubrique de bridge sous le pseudonyme de M. Doubleton !

L'EBL doit organiser du 2 au 10 juillet un grand tournoi au Palais d'Orsay à Paris. Céline demande donc à Marteau d'offrir 450 jeux de cartes parce qu'il paraît (à ma surprise) que ces bridgeurs internationaux sont assez peu fortunés (je cite) ; il conseille également à Marteau d'en profiter pour faire sa publicité pendant le tournoi et de revendre les jeux de cartes préalablement marqués. Ensuite, il lui demande, en cas de réponse favorable, de prendre contact avec le président de la FFB, le baron Robert de Nexon, domicilié comme Marteau, à Neuilly. Il met enfin en avant des raisons impérieuses pour que le projet aboutisse.

Les derniers mots de la lettre : « le destin passe par les cartes… »

J'ai pu lire également la réponse généreuse de Marteau qui ne souhaite même pas de retombées financières, mais exprime seulement le souhait de recevoir l'écrivain chez lui tout en évoquant la visite d'un mystérieux M.

L'épilogue de l'histoire ? En 1951, Céline revient en France, atterrissant d'ailleurs à Nice ! Il passera l'été chez les Marteau à Neuilly où il rencontrera son futur éditeur, Gaston Gallimard, avant de s'établir définitivement à Meudon. Je ne connais pas le vainqueur de ce tournoi de Paris 1948, mais j'espère avoir mis à jour une page méconnue de l'histoire du bridge !