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:: Au bar de la marine

M.BRUN : Evidemment, évidemment.

ESCARTEFIGUE : Ça, personne n’oserait le discuter.

CESAR : Bon. Eh bien, je ne vous dirai pas que l’apéritif est un remède, comme l’huile de foie de morue. Non, mais c’est meilleur, et ça ne fait pas plus de mal.

M.BRUN : C’est certainement meilleur, au goût.

CESAR : Bon, vous êtes d’accord sur ce point. Et quand je vous dis que ça ne fait pas plus de mal, il faut que je m’explique.

A ce moment, le petit chauffeur apporte, comme d’habitude, le tapis et les cartes, et il les pose sur la table.


On dit, monsieur Brun, que l’apéritif attaque le foie. Or, tous les apéritifs sont faits avec des plantes : absinthe, gentiane, sauge, anis, orange, etc.

M.BRUN : Plus l’alcool.

CESAR : Essence de vigne : plante. Ces plantes, monsieur Brun, n’ont pas de foie. Elles n’ont jamais vu un foie. Elles ne savent pas ce que c’est qu’un foie.

ESCARTEFIGUE : Moi non plus d’ailleurs.

CESAR, vivement : Ne me coupe pas quand j’explique. Elles ne savent pas ce que c’est qu’un foie. Vous ne me ferez pas croire, monsieur Brun, que ces plantes sont l’ennemi du foie, qu’elles ne connaissent pas.

A Escartefigue : Il ne sait plus quoi dire.

César, triomphant, prend les cartes , commence à les battre et les donne à M.Brun.

M.BRUN : Mon cher César, je saurais très bien quoi dire ; je serais même tenté de vous répondre que votre raisonnement est absurde.

CESAR : Et pourquoi ?

M. Brun donne à couper à Escartefigue.

M. BRUN, qui donne les cartes. L’acide sulfurique n’a jamais vu le cuivre. Et pourtant, si on le verse sur une plaque de cuivre, l’acide attaque la plaque.

CESAR : Cette comparaison n’a aucun rapport avec les apéritifs.

M. BRUN : Si vous voulez.

CESAR : Comment, si je veux ? (Il ramasse les cartes) Nous parlons scientifiquement, et notre conversation échappe peut-être à Escartefigue.

ESCARTEFIGUE : Qué échappe ? Je vous entends.

CESAR : Tu nous entends mais tu ne nous comprends pas. C’est une conversation qui te passe au-dessus de la tête. Voyons, monsieur Brun, quel est le rapport entre les apéritifs et l’acide sulfurique ?

M.BRUN, qui a fini la donne et qui met son jeu en ordre :

Il est peut-être plus grand qu’on ne croit.

CESAR : Plus grand ?… Oh ! ( César regarde son jeu : S A H 63 D ARV7654 C 1093)

ESCARTEFIGUE : Un sans-atout.

CESAR : Passe.

M.BRUN : Deux cœurs. (Texas)

CESAR, après un silence : A qui le tour ?

Il se tourne vers la place vide d’Honoré Panisse, comme s’il attendait une réponse. Il découvre les cartes, seules sur la table. Il voit la chaise vide. Il a une grande émotion. M. Brun est tout pâle. Escartefigue se met à pleurer. César pose ses cartes sur la table.

CESAR, à voix basse : Cette fois-ci, il est bien mort. Je ne l’avais pas encore compris.

M.BRUN : Eh oui, cette chaise vide est plus triste que son tombeau.

CESAR : C’est beau, et vous lui avez donné des cartes…

M.BRUN : Machinalement…

CESAR : J’ai une idée : je vais jouer à sa place et je dis "trois sans-atout ".

ESCARTEFIGUE, se prenant au jeu : Contre.

CESAR : Passe.

M.BRUN : Quatre piques.

CESAR, après deux passe : Quatre sans-atout. ( Escartefigue contre et entame le Roi de trèfle. Le chauffeur du ferryboîte prend alors les cartes de Panisse.)

  Panisse
S 10432
H AV82
D 32
C A87
M.Brun
S V98765
H D109
D -
C 6542
[W - E]
Escartefigue
S RD
H R754
D D1098
C RDV
  César
S A
H 63
D ARV7654
C 1093

 

Le chauffeur fournit un petit et Escartefigue continue du Roi de pique pour l’As du mort. Le déclarant fait le point. Pour être plus précis, il regarde au plafond, secoue la tête, contracte sa narine gauche et enfin détache une carte de son jeu.

M.BRUN : Vous devez jouer du mort !

ESCARTEFIGUE : Je ne voudrais pas prendre avantage.

LE CHAUFFEUR : C’est très sportif…

CESAR, furieux : Il essaie de te voler trois levées et tu trouves ça sportif ?

ESCARTEFIGUE : Mais comment le sais-tu ?

CESAR Après cet insidieux et "sportif " avertissement, je sais ce que chacun de vous a dans la main.

M.BRUN : Et sans doute, pourriez-vous jouer mieux que nous deux sans voir les cartes ?

CESAR : Oui, môssieur le lyonnais et je suis prêt à parier une bouteille de pastis. De toute évidence, le déclarant allait jouer carreau. Si Escartefigue avait la Dame de carreau seconde ou troisième, il ne chercherait pas à se montrer " sportif ". C’est donc qu’elle est quatrième. Imaginez donc que le déclarant soit obligé de jouer la bonne carte du mort : le quatre de carreau. Ce que je fais. Voyez :M.Brun défausse et c’est comme si le déclarant avait anticipé sans le savoir un jeu de sécurité.

Escartefigue fait la levée du huit. Il encaisse la Dame de pique, sur laquelle un cœur du mort est jeté et continue de la Dame de trèfle.

CESAR : L’As ! M. Brun ne peut avoir un seul As pour avoir dégagé le contre.

LE CHAUFFEUR, triomphant : C’est vrai, il est dans ma main !

CESAR : Après l’As de trèfle, je tire les carreaux et je réclame le reste des levées sur un double squeeze, que vous auriez pu casser, d’ailleurs, en jouant cœur.

M.BRUN : C’était une sorte de mort inversé !

Vient la donne suivante :

  César
S 6543
H 10765
D R765
C A
M.Brun
S -
H ARDV
D DV1098
C 5432
[W - E]
Escartefigue
S D87
H 432
D -
C RDV10876
  Le chauffeur
S ARV1092
H 98
D A432
C 9

Est
Sud
Ouest
Nord
3 C
3 S
4 C
4 S

Bien sûr, M.Brun aurait dû nommer la manche, même un lyonnais n’aurait pu faire moins de douze levées. Mais, plein d’espoir, il entame As-Roi-Dame de cœur et le déclarant coupe le troisième tour et joue l’As de pique. Il remonte au mort à l’As de trèfle, fait l’impasse évidente à l’atout et s’apprête à jouer le Roi quand Escartefigue en levant son verre de pastis trop vigoureusement, le bouscule du coude. Le neuf de pique, dernière carte de sa main, touche le tapis.

CESAR : Tant pis, la carte est jouée !

ESCARTEFIGUE : Tout est de ma faute, je ne saurais tirer avantage…

CESAR : Ton attitude t’honore mais c’est le règlement.

Mais comme Escartefigue n’a plus que des trèfles, après cette levée d’atout inespérée, il doit concéder une coupe au mort et une défausse d’un carreau. Le déclarant revient en main et ne trouvant rien de mieux à faire, commence à tirer ses atouts. Sur le dernier, Ouest se trouve impitoyablement squeezé dans les rouges :

  César
S -
H 10
D R7
C -
M.Brun
S -
H V
D DV
C -
[W - E]
Escartefigue
S -
H -
D -
C V108
  Le chauffeur
S 10
H -
D 43
C -