:: Le bridgeur gentilhomme

Comédie en un acte de Jean-Baptiste
Coupelin
MAlTRE DE BRIDGE, MONSIEUR JOURDAIN.
Puis TOINON et CLEANTE.
MAITRE DE BRIDGE : Venons à notre leçon. Que voulez-vous
apprendre?
MONSIEUR JOURDAIN : Tout ce que je pourrai, car j'ai toutes les
envies du monde
d'être savant; et j'enrage que mon père et ma mère
ne m'aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences,
quand j'étais jeune.
MAITRE DE BRIDGE : Ce sentiment est raisonnable: nam sine doctrina
vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez
le latin sans doute.
MONSIEUR JOURDAIN: Oui, mais faites comme si je ne le savais
pas: expliquez-moi ce que cela veut dire.
MAITRE DE BRIDGE : Cela veut dire que sans la science, la vie
est presque une image de la mort.
MONSIEUR JOURDAIN : Ce latin-là a raison.
MAITRE DE BRIDGE : N'avez-vous point quelques principes, quelques
commencements du bridge?
MONSIEUR JOURDAIN : Oh! oui, je sais fournir à la couleur
et nul n' est plus qualifié …que moi pour tenir les
cartes du mort.
MAITRE DE BRIDGE : Par où vous plaît-il que nous
commencions? Voulez-vous que je vous apprenne le squeeze à
l' Atout?
MONSIEUR JOURDAIN : Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs.
Ce squeeze-là ne me revient point. Apprenons autre chose
qui soit plus joli.
MAITRE DE BRIDGE : Voulez-vous apprendre l'impasse?
MONSIEUR JOURDAIN : L'impasse?
MAiTRE DE BRIDGE : Oui.
MONSIEUR JOURDAIN : Qu'est-ce qu'elle dit cette impasse?
MAITRE DE BRIDGE : Avec As-Dame de trèfle, vous jouez
la Dame et si elle tient, vous avez réussi une impasse.
MONSlEURJOURDAIN : J'entends tout cela mais passons à
la pratique. Holà ! Toinon ! Cléante ! Venez compléter
notre table.
Entrent Toinon et Cléante.
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AD107
AR76
94
932
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R9864
D3
AV10
1064 |
Monsieur Jourdain, en Sud, joue quatre piques, après
que Toinon, en Ouest, ait ouvert d'un coeur.
Celle-ci entame As-Roi-Dame de trèfle et continue du Roi
de carreau.
Monsieur Jourdain prend, purge les atouts en tirant d'abord l'As
en prévision d'une éventuelle impasse et ne sachant
que faire, tire tous ses atouts jusqu'à la position suivante
:
Quand Toinon a défaussé un nouveau coeur, Monsieur
Jourdain qui ne se rappelle pas avoir vu passer la Dame de carreau,
tire à tout hasard les cœurs et le prodige s'accomplit.
MAITRE DE BRIDGE: Bravo, Monsieur, pour cet admirable squeeze
MONSIEUR JOURDAIN: Par ma foi! il y a plus de quarante ans que
je tire mes cartes dans l'ordre et que je squeeze de la sorte
sans que j'en susse rien, et je vous suis le plus obligé
du monde de m'avoir appris cela. Ah! mon père et ma mère,
que je vous veux de mal! Encore une donne, mon ami !
TOINON : Au lieu de jouer au gentilhomme, vous feriez mieux de
m'acheter un tablier neuf !
MONSIEUR JOURDAIN: Diantre soit la coquine! A t-on jamais vu
des gens de maison répondre ainsi à leur maître
!
TOINON : Cuistre fieffé! Bélître de pédant
MONSIEUR JOURDAIN : Au diable l'animal ! Je m’en vais de
ce pas la rosser !
MAITRE DE BRIDGE: Allons ! Allons ! Reprenons la partie
CLEANTE , à TOINON: Belle Marquise, vos beaux yeux d'amour
mourir me font mais vous avez, je le crains, filé le contrat
!
MONSIEUR JOURDAIN: Du tout, du tout, tout le mérite m'en
revient. Je n’ai point étudié, et j'ai fait
cela tout du premier coup: squeeze, impasse, manche. Je vous remercie
de tout mon coeur, habile maître, et vous prie de venir
demain de bonne heure.
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