:: La dame de pique
On
jouait au bridge chez Naroumof, lieutenant aux gardes à
cheval. Une longue nuit d’hiver s’était écoulée
sans que personne ne s’en aperçut, et il était
cinq heures du matin lorsque l’on servit le souper.
- Comment trouvez-vous Hermann? dit un des convives en montrant
un jeune officier du génie. De sa vie, ce garçon-là
n’a pas touché une carte et il nous regarde jouer
jusqu’à cinq heures du matin.
- Le jeu m’intéresse dit Hermann, mais je ne suis
pas d’humeur à risquer le nécessaire pour
gagner le superflu.
- Hermann est allemand ; il est économe, voilà tout,
fit observer Tomski ; mais ce qu’il y a de plus étonnant,
c’est ma grand-mère, la comtesse Anna Fedotovna.
Ecoutez. Vous saurez que ma grand-mère, il y a quelques
soixante ans, alla à Paris et y fit fureur. Un soir, au
bridge de la cour, elle perdit sur parole, contre le duc d’Orléans,
une somme très considérable. Elle ne savait que
faire. Heureusement, elle connaissait un homme fort célèbre
à cette époque. Vous avez entendu parler du comte
de Saint-Germain, dont on débite tant de merveilles. Vous
savez qu’il se disait possesseur de l’élixir
de vie et de la pierre philosophale. Ma grand-mère le pria
de passer chez elle. Alors il lui apprit le secret de trois cartes
gagnantes que chacun d’entre vous, j’en suis sûr,
payerait fort cher. Le soir même, ma grand-mère alla
à Versailles au bridge de la reine et s’acquitta
glorieusement de sa dette. Mais depuis, personne n’a réussi
à lui arracher son secret... Mais voilà six heures
du matin ! Ma foi, il est temps d’aller se coucher.
L’anecdote des trois cartes du comte de
Saint-Germain avait fortement frappé l’imagination
de Hermann qui était un être peu communicatif, ambitieux,
aux passions violentes, à l’imagination désordonnée,
mais toujours maître de lui ; et le lendemain soir, en se
promenant dans les rues de Saint-Pétersbourg, il se trouva
devant une maison d’assez vieille architecture.
- A qui est cette maison ? demanda-t-il à un garde rencogné
dans sa guérite.
- A la comtesse Anna Fedotovna.
Hermann tressaillit et regarda aux fenêtres. Derrière
une vitre, il aperçut une jeune tête avec de beaux
cheveux noirs, penchée gracieusement sur un livre, sans
doute ou sur un métier. La tête se releva ; il vit
un frais visage et des yeux noirs. Cet instant-là décida
de son sort.
Lisabeta Ivanovna, la demoiselle de compagnie de la comtesse,
passait sa vie dans un supplice continuel. Elle servait le thé,
on lui reprochait le sucre gaspillé. Elle lisait des romans
à la comtesse qui la rendait responsable de toutes les
sottises des auteurs. Dans la société, son rôle
était aussi triste. Tous la connaissaient, personne ne
la distinguait. Elle attendait avec impatience un libérateur
pour briser ses chaînes, mais les jeunes gens l’ignoraient.
Plus d’une fois, quittant doucement le luxe et l’ennui
du salon, elle allait s’enfermer seule dans sa petite chambre
; là, elle pleurait tout à son aise, à la
lueur d’une chandelle de suif dans un chandelier de laiton.
Une fois, c’était le lendemain de la soirée
chez Naroumof, Lisabeta était assise à son métier
devant la fenêtre, quand promenant un regard distrait dans
la rue, elle aperçut un officier du génie, immobile,
les yeux fixés sur elle.
Aussitôt, elle se retira, en proie à un sentiment
qu’elle éprouvait pour la première fois. Depuis
lors, il ne se passa pas de jour que le jeune ingénieur
ne vînt roder sous sa fenêtre. Jusqu’au matin
où elle reçut une lettre du jeune homme. Seulement,
elle se trouvait fort embarrassée. Pour la première
fois de sa vie, elle avait un secret. Elle ne savait quel parti
prendre : cesser de travailler à la fenêtre, renvoyer
la lettre... finalement, elle se résolut à répondre.
Plus d’une fois, elle commença une phrase et déchira
la feuille : " Ce soir à onze heures,
Arrivé dans l’antichambre, prenez à gauche,
et allez tout droit devant vous jusqu’à ce que vous
soyez dans la chambre à coucher de la comtesse qui sera
encore au bal de l’ambassadeur. Là, derrière
un grand paravent, vous trouverez deux portes : celle de droite
ouvre dans un cabinet où la comtesse n’entre jamais,
celle de gauche donne dans un corridor au bout duquel est un petit
escalier tournant ; il mène à ma chambre. "
Hermann frémissait comme un tigre en attendant l’heure
du rendez-vous. Il faisait un temps affreux. Les vents étaient
déchaînés, la neige tombait à larges
flocons. A onze heures, il entra et se trouva en un clin d’œil
dans l’antichambre. Derrière le paravent, il aperçut
les deux portes : à droite, celle du cabinet noir, à
gauche celle du corridor. Il ouvrit cette dernière, vit
le petit escalier qui conduisait chez la pauvre demoiselle de
compagnie; mais il referma cette porte, et entra dans le cabinet
noir. Debout, calme, appuyé contre un poêle sans
feu, il entendit sonner minuit, puis une heure, puis deux heures
; puis bientôt après, le roulement lointain d’une
voiture. Alors il se sentit ému malgré lui.
Enfin paraît la comtesse à demi morte, qui se laisse
tomber dans un grand fauteuil à la Voltaire. Dans ses yeux
ternes on lisait l’absence de la pensée; et en la
regardant se balancer doucement, à droite et à gauche,
on eût dit qu’elle ne se mouvait pas par l’action
de la volonté, mais par celle d’un secret courant
galvanique. Tout à coup, ce visage de mort changea d’expression.
Les lèvres cessèrent de trembler, les yeux s’animèrent.
Devant la comtesse, un inconnu venait de paraître : c’était
Hermann: N’ayez pas peur, Madame, c’est une grâce
que je viens implorer de vous. Je sais que vous pouvez me dire
trois cartes qui...
- C’était une plaisanterie... je vous le jure, une
plaisanterie... Hermann se mit à genoux :
- Si votre cœur a jamais connu l’amour, si vous vous
rappelez ses douces extases, je vous en supplie par tout ce qu’il
y a de saint dans la vie, ne rejetez pas ma prière. Révélez-moi
votre secret !
La vieille comtesse ne répondit pas un mot. Hermann se
releva.
- Maudite vieille, je saurai bien te faire parler ! Et il tira
un pistolet de sa poche.
A la vue du pistolet, la comtesse, pour la seconde fois, montra
une vive émotion. Sa tête branla plus fort, elle
étendit ses mains comme pour écarter l’arme,
puis, tout d’un coup, se renversant en arrière, elle
demeura immobile.
- Allons ! Cessez de faire l’enfant, dit Hermann en lui
saisissant la main. Je vous adjure pour la dernière fois.
Voulez-vous me dire vos trois cartes, oui ou non ?
La comtesse ne répondit pas. Hermann s’aperçut
qu’elle était morte.
Lisabeta Ivanovna était assise dans sa chambre, plongée
dans une profonde méditation, remerciant le hasard qui
avait fait manquer leur rendez-vous quand tout à coup,
la porte s’ouvrit, et Hermann entra. Elle tressaillit. Lui
s’assit près de la fenêtre et lui raconta tout.
- Mais vous êtes un monstre ! dit-elle après un
long silence.
- Je ne voulais pas la tuer, répondit-il froidement ; mon
pistolet n’était pas chargé.
Ils demeurèrent longtemps sans se parler, sans se regarder.
Elle essuya ses yeux noyés de pleurs et les leva sur Hermann.
Il était toujours près de la fenêtre, les
bras croisés, fronçant le sourcil.
- Comment vous faire sortir d’ici ? lui dit-elle enfin.
Je pensais à vous faire sortir par l’escalier dérobé,
mais il faudrait passer par la chambre de la comtesse ; et j’ai
trop peur...
- Dites-moi seulement où je trouverai cet escalier dérobé
; j’irai bien seul.
Trois jours plus tard, après avoir bu beaucoup de vin
contre son habitude, dans l’espoir de s’étourdir,
Hermann entra chez lui de bonne heure, se jeta tout habillé
sur son lit, et s’endormit d’un sommeil de plomb.
Lorsqu’il se réveilla, il était nuit, la lune
éclairait sa chambre. En ce moment, quelqu’un dans
la rue s’approcha de la fenêtre comme pour regarder
dans sa chambre, et passa aussitôt.
Hermann n’y fit aucune attention. Au bout d’une minute,
il entendit ouvrir la porte de son antichambre. Il crut que son
domestique, ivre selon son habitude, rentrait de quelque expédition
nocturne ; mais bientôt, il distingua un pas inconnu. Quelqu’un
entrait en traînant doucement des pantoufles sur le parquet.
La porte s’ouvrit, et une femme vêtue de blanc s’avança
dans sa chambre. La femme en blanc, traversant la chambre avec
rapidité, fut en un moment au pied de son lit, et Hermann
reconnut la comtesse !
- Je viens à toi contre ma volonté, dit-elle d’une
voix ferme. Je suis contrainte d’exaucer ta prière.
Neuf- As- sept gagneront pour toi l’un après l’autre.
Et après, pendant toute ta vie, tu ne joueras plus ! Je
te pardonne ma mort pourvu que tu épouses ma demoiselle
de compagnie, Lisabeta Ivanovna.
A ces mots, elle se dirigea vers la porte et se retira en traînant
encore ses pantoufles sur le parquet. Hermann l’entendit
pousser la porte de l’antichambre, et vit de nouveau quelqu’un
qui regardait chez lui par la fenêtre. Hermann demeura encore
quelque temps tout abasourdi ; il se leva et entra dans l’antichambre.
La porte de l’antichambre était fermée à
clé. Hermann entra dans sa chambre, alluma une bougie et
écrivit toutes les circonstances de sa vision.
Neuf- As - sept effacèrent bientôt dans l’imagination
de Hermann l’image de feu la vieille comtesse. Neuf - As
- sept ne lui sortaient plus de la tête et venaient à
chaque instant sur ses lèvres. Rencontrait-il une jeune
personne dans la rue : - Quelle jolie taille disait-il, elle est
belle comme un neuf de carreau - Tout gros homme qu’il voyait
lui rappelait un As. On lui demandait l’heure ; il répondait
: Sept de pique moins un quart. Mais comment mettre à profit
ce secret si chèrement gagné? Le hasard le tira
bientôt d’embarras.
Il y avait à Moscou une société de joueurs
riches, sous la présidence du célèbre Tchekalinski,
qui avait passé toute sa vie à bridger et avait
amassé des millions. Il vint à Pétersbourg
et Hermann fut conduit chez lui par Naroumof. Arrivent les trois
dernières donnes de la soirée :
|
| |
RD1092
R
D72
R985
|
|
A4
ADV104
10
DV642
|
|
|
-
7652
AV9654
A107 |
Est |
Sud |
Ouest |
Nord |
1 |
2  |
2  |
3  |
4  |
- |
5  |
- |
- |
- |
|
|
|
Quarante-sept mille roubles ! C’est la somme que Hermann
place sur cette donne. Il n’a aucun mal à sélectionner
l’entame du neuf de carreau pour le Roi du partenaire qui
lui offre la coupe à pique.
Et le neuf gagne !
|
|
V65 ARD764 - A752
|
98742 9 653 V943
|
|
RD V1052 742 R1086
|
|
|
A103 83 ARDV1098 D |
Ensuite, pour réussir 7 SA sur l’entame du neuf
de pique pour la Dame et l’As, il faut défausser
l’As de trèfle sur l’As de carreau pour finir
par un squeeze en cascade sur Est !
Et l’As gagna cette fois-ci quatre-vingt-quatorze mille
roubles : il y eut un ah ! général et Hermann s’apprêta
alors à aborder la dernière donne, avec le plus
parfait sang-froid.
Les généraux et les conseillers privés avaient
laissé leur bridge pour assister à un jeu si extraordinaire.
Les jeunes officiers avaient quitté les divans, tous les
gens de la maison se pressaient dans la salle. Tous entouraient
Hermann. Tchekalinski mêla et Hermann coupa ; puis il couvrit
la table de billets de banque. On eût dit les apprêts
d’un duel. Un profond silence régnait dans la salle.
Hermann commença les enchères, ses mains tremblaient
quand il parvint au chelem à carreau :
|
|
R983
ARD104
V
1062
|
ADV5
V753
103
743
|
|
1062
862
754
RV95
|
|
|
74
9
ARD9862
AD8 |
On lui entama le dix d’atout et, après avoir purgé
les atouts, ne pouvant se décider pour l’une des
trois impasses gagnantes, il tira les trois cœurs maîtres
sur lesquels il défaussa le huit de trèfle et le
quatre de pique car il fallait bien garder le seul sept de la
main. Refusant de faire l’impasse trèfle, il coupa
un cœur et la vue du valet le fit grimacer.
Il asséna alors trois coups d’atout jusqu’à
la position suivante où il connaissait les six cartes du
flanc mais pas leur position :
A présent, il présenta ce fameux sept de pique sur
lequel on mit... la Dame ! Jouer le Roi était indifférent
si Est avait l’As sec accompagné du Roi de trèfle
second ou de Valet-neuf, et même nuisible si Est avait As-Valet
de pique et le Roi de trèfle sec. C’est pourquoi
il joua le neuf du mort, mais quand la Dame de pique fit la levée,
il n’en pouvait croire ses yeux et ne comprenait pas comment
il avait pu se méprendre de la sorte.
A ce moment, il lui sembla voir la Dame de pique cligner de l’œil
et sourire. Une ressemblance extraordinaire le frappa...
- La vieille ? s’écria-t-il épouvanté.
Tchekalinski ramassa tout son gain. Hermann demeura longtemps
immobile, anéanti. Quand enfin, il quitta la table de jeu,
il y eut un moment de causerie bruyante. Un fameux joueur! disaient
les autres. Tchekalinski mêla les cartes et le jeu continua.
Hermann est devenu fou. Il est à l’hôpital
d’Oboukhof au n°17. Il ne répond à aucune
question et marmonne à une vitesse extraordinaire: neuf
- As - sept, neuf - As - Dame !
Lisabeta Ivanovna a épousé un jeune homme très
aimable. Il a une bonne place et c’est un garçon
fort rangé. Lisabeta a pris chez elle une pauvre parente
dont elle fait l’éducation.
Avec la collaboration involontaire d’Alexandre Pouchkine.
|