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:: La dernière énigme

Le 24 avril 1891, en rentrant du club de bridge à mon cabinet du 221, Baker Street, je retrouvai mon ami en train de jouer du violon. Ne voulant pas l’interrompre, je me mis à lire quand enfin il prit la parole : " Watson, comme ça, vous n’avez pas l’intention d’investir dans les mines sud-africaines ? " Bien que je fusse habitué aux singulières facultés de Sherlock Holmes, cette brusque intrusion dans mes réflexions les plus intimes m’était complètement inexplicable. " Tout ceci est d’une absurde simplicité, Watson. Vous avez de la craie sur la main. C’est donc que vous avez joué au billard au club. Or, vous ne jouez qu’avec Lestrade.

Ce même Lestrade qui vous a proposé il y a une semaine des actions dans les mines sud-africaines. Votre portefeuille est enfermé dans mon tiroir et vous ne m’avez pas demandé la clef. C’est donc que vous n’avez pas l’intention de placer votre argent de cette façon. " Un peu vexé, je lui soumis alors une donne de l’après-midi qui m’avait posé problème :

 
S A4
H RDV8
D 4
C A107643
 
[W - E]
 
  S RV9865
H A6
D D86
C R2

" Contre mon chelem à pique, Est prit l’entame carreau du Roi et retourna cœur. Je jouai ensuite conformément aux probabilités en faisant l’impasse pique. Hélas, la Dame était seconde à gauche. Pas de chance, n’est-ce pas ? … Mon pauvre Watson, j’ai bien peur que vous ne confondiez malchance et maladresse. Si Est avait eu la Dame de pique troisième, il se serait empressé de vous faire couper son As de carreau pour protéger sa Dame de l’impasse. Au fait, qui était votre adversaire de droite ? … Un certain professeur Moriarty… "

En m’entendant prononcer ce nom, Holmes ne put s’empêcher de tressaillir : " Vous le connaissez donc ? … Si je le connais ? Cet homme, Watson, c’est le Napoléon du crime. Il a reçu une excellente éducation. Prodigieusement doué pour les mathématiques, à vingt et un ans il publiait une étude sur le binôme de Newton qui lui valut une chaire dans une de nos universités de province.

Mais l’homme avait une hérédité chargée qui faisait de lui une sorte de monstre, avec des instincts criminels d’autant plus redoutables qu’ils étaient servis par une intelligence exceptionnelle. Des bruits horribles l’obligèrent bientôt à se démettre. Il vint à Londres où, officiellement, il disparut. Pour ma part, je le tiens pour responsable de la moitié des méfaits, connus ou pas, qui se commettent dans cette ville. Il a du génie. C’est un philosophe et un penseur. Un cerveau. Il dirige toute la pègre sans jamais bouger, comme l’araignée au milieu de sa toile. Pour la première fois, je me suis heurté à un adversaire qui, sur le plan intellectuel, est mon égal. L’horreur que m’inspirent ses crimes se confond avec l’admiration que j’éprouve pour sa diabolique habileté. S’il a reparu dans votre club de bridge, c’est qu’il a un message à me transmettre. " C’est ainsi que nous nous rendîmes au club. Le portier remit aussitôt à Holmes un étui de bridge que quelqu’un avait laissé pour lui.

Celui-ci joua la donne en face de l’auteur de ces lignes et n’eut aucun mal à trouver le moyen de gagner le grand chelem à pique. Le danger était l’existence d’une chicane à cœur. Il prit donc l’entame du Roi de carreau de l’As, en défaussant le deux de cœur du mort. Il joua ensuite le Roi de pique, constatant au passage la défausse d’Est. Puis il coupa un trèfle, fit une première impasse à pique, coupa un deuxième trèfle de la Dame de pique et renouvela l’impasse à pique. Enfin, il défaussa : sur le quatrième pique, l’As de cœur, et sur l’As de trèfle, le Roi de cœur. Sur la Dame de cœur, il eut d’ailleurs la satisfaction de voir Ouest défausser à son tour. Ce qui l’intrigua beaucoup plus que ce coup de cartes, anodin pour un technicien de sa classe, fut cette inscription manuscrite sur la fiche ambulante :

Even a spade void is quite true

 
S AR108
H DV10982
D -
C AD10
 
[W - E]
 
  S D7654
H AR
D A109876
C -

De retour à Baker Street, il réfléchit pourquoi Moriarty – à n’en pas douter l’auteur du billet – lui avait signalé une chicane pique qu’il connaissait de toute manière. Enfin, la lumière se fit. En changeant l’ordre des lettres, en commençant par spade void, il arriva à cette phrase en français :

Enquêteur, visite Davos à pied !

"Watson, nous partons pour la Suisse ! " Quelques jours plus tard, nous voici dans la station suisse de Davos. En consultant une carte des environs, Holmes trouva un endroit accessible à pied uniquement : l’Hôtel des Anglais, tenu par un certain Steiler qui avait servi à Londres. Sans nul doute, c’est là que Moriarty l’attendait.

Nous y prîmes pension et, sur les conseils de Steiler, nous nous mîmes en route le lendemain après-midi pour aller passer la nuit au hameau de Rosenlaui. Steiler nous avait recommandé de faire un petit détour pour admirer les chutes de Reichenbach. Le site, il faut en convenir, est effrayant. Le torrent se précipite au fond d’une gorge d’où l’écume s’élève en tourbillons.

Cette rivière va en se rétrécissant, dans un bouillonnement blanc, sous lequel se devinent d’insondables profondeurs. L’eau verte coule en mugissant sous un rideau d’écume et de l’abîme monte un grondement sourd et continu. Nous contemplâmes longtemps ce spectacle dantesque. Le sentier avance jusqu’au-dessus de la chute, pour qu’on puisse mieux l’admirer, mais prend fin brusquement et nous ne pouvions que revenir sur nos pas. C’était ce que nous allions faire quand nous vîmes arriver dans notre direction un jeune garçon du pays qui brandissait une lettre. L’enveloppe portait l’en-tête de l’hôtel et m’était destinée.

Une Anglaise venait d’arriver à l’hôtel, tuberculeuse au dernier degré, et elle souhaitait voir un médecin anglais à son chevet
.

Je ne pouvais ignorer une compatriote à l’agonie, pourtant j’avais scrupule à abandonner Holmes. Nous décidâmes finalement que le jeune messager lui servirait de guide tandis que je rejoindrais l’hôtel. Je ne me retournais qu’une seule fois. Holmes regardait en bas, vers le gouffre. Je ne devais plus le revoir en ce monde.

Au bout d’une heure, j’arrivais à l’hôtel, mais Steiler, bien sûr, ne savait rien au sujet de la lettre. Je n’attendis pas ses explications. Je me hâtai autant que possible, mais il me fallut près de deux heures pour me retrouver au point d’où j’étais parti. L’alpenstock de Holmes était toujours là, posé contre le roc, à l’endroit où j’avais quitté mon ami mais plus aucune trace de lui. Je l’appelai longuement. Aucune réponse, sinon l’écho de ma voix. Je demeurai là, une minute ou deux, cloué sur place, glacé d’horreur. Puis, je pensai aux méthodes de Holmes et m’efforçai de les utiliser pour reconstituer le drame.

C’est sur cet étroit sentier, bordé d’un côté par une paroi abrupte et de l’autre par un précipice que Moriarty avait surpris mon ami. Près du bâton, des traces de pas qui s’éloignaient vers l’extrémité du sentier témoignaient de la lutte implacable entre les deux hommes. Ils avaient sans doute roulé dans l’abîme, accrochés l’un à l’autre. Je m’allongeai sur le sol et j’avançai la tête au-dessus de l’abîme. Le soir commençait à tomber et je ne distinguai rien, hormis l’eau qui bouillonnait au pied des chutes. J’appelai de toute la force de mes poumons mais aucune réponse ne parvint. Mais il était écrit que mon vieil ami m’adresserait un dernier adieu. Près de son bâton, je découvris un objet brillant. C’était son étui à cigarettes. Comme je le ramassais, un petit papier tomba par terre :

«Mon cher Watson, si je puis vous écrire, je le dois à la courtoisie du Pr. Moriarty, qui veut bien attendre un instant avant de commencer avec moi la discussion qui mettra un point final à notre différend. Je suis en mesure de débarrasser la société de sa néfaste présence, malheureusement, je le crains, à un prix qui vous chagrinera. J’ai laissé à la consigne de la gare de Londres des papiers qui suffiront à coffrer toute la bande de Moriarty. Vous y trouverez aussi la solution du problème ci-joint. Mes respectueux hommages à Mme Watson, votre vieux Sherlock Holmes».

 
S 105
H A5
D 653
C RD9853
 
[W - E]
 
  S RD2
H D632
D AD72
C 104

Voici pour rendre hommage au plus grand détective de tous les temps

la solution du problème de l’étui à cigarettes.

Contre 3SA, Ouest a entamé cœur pour le Roi d’Est qui en a rejoué.

D’une absurde simplicité, cher lecteur !

L’hypothèse de nécessité est que l’As de trèfle soit sec en Est.

On débloque donc le dix avant de faire l’impasse au Valet.