:: Fay ce que vouldras !
En
icelle matinée, l'air estant pluvieux, Ponocrates s'advisa
d'esveiller Gargantua vers huyt heures. « Vanum est vobis
ante lucem surgere, ainsi que vous me l'appristes » respondit
Gargantua à son précepteur qui luy reprochoit de
rester au lict.
« Vu l'estat du ciel, reprict Ponocrates,
que fayre de la journée ? Quelque exercice de vostre corps
? »
« Quoy, n'ai-je faict suffisant exercice
? Je me suis vautré six ou sept tours parmi le lict davant
que me lever. Lever matin n'est poinct bon heur, et boyre matin
est le meilleur ...» Après qu'il eust prins son vin,
reprict Gargantua:
« Plutost qu'exercice me conviendroit cestuy
jeu de chartes que vous m' enseignastes naguere...»
Ponocrates ne trouvoyt poinct : « A vingt
et ung ? » « Que nenni! » « A qui gaigne
perd, au tarau ? » « Ventre sainct Quenet, c'est jeu
de bridge que je vouldrois ! »
Ainsi, Grandgousier est conviez d' avecques un
moyne de l'abbaye de Thelesme, Frere Coupiote, es qualité
de compaings de jeu. Le tapis verd estendu, la partie commence
:
|
| Grandgousier
ARD
A65432
V109
6
|
Ponocrates
5
D10987
RD86532
-
|
| Gargantua
V987632
V
A
V843
|
|
| Le moyne
104
R
74
ARD109752 |
Ost ouvre d'un espoventable troys piques, le
seul mérite d'icelui estant de gaigner...en Nord-Sud !
Le moyne de conclure alors à troys sanz-atoult. L'entame
est le dix de coeur pour le deuz, le Valest et le Roy. Les troys
piques sont tirez puis l'As de coeur. Gargantua défalsse
alors...l'As de charrault ! Toute aultre charte fileroit derechef
le contract, comme tout beuveur illustre et venerez lecteur le
voyeroit.
Le moyne esbaudi ne sayt plus que fayre et tire
les treffles en teste...
« Las ! faict Gargantua, vous eussiez gaignez,
Frere, après le Roy de coeur, en tirant aussi tost quatre
treffles pour lascher les troys piques maistres ! Remiz en main,
je vous aurois livrez le contract »
Ayans dict, Gargantua s'escura les dens avecques
un pied de porc, engloutit un roust juste sortiz de broche,
et s' escria, comme il avoit faict entrant en
lumiere de ce monde : « A boyre ! A boyre ! »
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