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:: Petite philosophie du bridge

Les éditions Milan ont inauguré une plaisante collection philosophique. Pas de numéro consacré au bridge encore, mais après avoir lu la Petite philosophie du joueur d’échecs, je me suis demandé si le jeu de questions et réponses auquel se livre l’auteur ne pouvait pas être adapté au bridge.
L’auteur, René Alladaye, nous rappelle d’abord que le mot passion vient du latin patior, c’est-à-dire souffrir. Est-ce une façon de mettre en garde les adeptes trop acharnés du jeu ? Plus loin, il nous précise aussi que l’usage déraisonnable du jeu peut générer ou accentuer des tendances paranoïaques. Mais, il nous rassure tout de même en constatant qu’une passion, qui ne signifie nullement le bonheur, peut tout de même permettre de s’en rapprocher, parce qu’elle est une voie vers la sagesse.
Dans une première section, il analyse les aspects sportifs du jeu. En le paraphrasant, on peut se poser la question suivante : « Faut-il être un tueur pour bien jouer au bridge ? » Il ne s’agit pas ici des colères dont on accable si souvent le partenaire, toujours idiot, ou l’adversaire, qui ne peut être qu’un tricheur ou dont les annonces ridicules nous ont égaré sur une mauvaise voie. Non, il s’agit de l’agressivité nécessaire à la pratique des compétitions. Tout comme l’esprit combatif qui empêche le champion de renoncer jusqu’à l’instant du verdict. D’ailleurs, les femmes partent-elles à égalité sur ce terrain-là avec les hommes ? Plus loin, l’auteur regrette l’époque courtoise où les affrontements ludiques n’étaient qu’un prétexte à d’autres joutes, amoureuses celles-ci. Que dirait-il du bridge où la parité, que des politiciens stupides veulent promouvoir partout aujourd’hui, est presque parfaite ?
Dans la section suivante, il détaille certaines caractéristiques techniques du jeu. En insistant sur la notion de pointe. Cela existe au bridge aussi lorsque par exemple, pour l’emporter, seule une voie étroite et paradoxale conduit au succès : par exemple jouer en coupe et défausse ou bien remettre un défenseur en main avec un deux d’atout précieusement conservé. Se référant à Machiavel, l’auteur constate aussi que le joueur de talent doit être alternativement Lion et Renard. Lion lorsqu’il s’agit de terrasser un adversaire vulnérable, dans tous les sens du terme. Renard tout au contraire quand seule une ruse de sioux permettra de sortir d’une situation critique. En tant que sport collectif, le bridge surpasse bien sûr les échecs – qui se pratiquent aussi en équipe – puisque la forme la plus noble du jeu suppose l’association de plusieurs paires, comme lors de la Bermuda Bowl par exemple. Mais même dans cette forme de jeu, est-il si simple de laisser son ego de côté ?
La troisième partie du livre s’intitule La quête de la vérité. Le post-mortem, nous l’avons tous pratiqué lorsque chacun des partenaires s’accroche à sa propre conception de la donne, ce qui donne lieu à des joutes oratoires pas toujours passionnantes mais en tout cas acharnées. On reste en tout cas bien loin du dialogue platonicien ! D’autant que le bridge est un jeu à information incomplète, c’est-à-dire qu’il faut souvent émettre des hypothèses statistiques pour choisir la meilleure ligne de jeu. Il n’y aura donc jamais d’algorithme ou de logiciel invincible, comme dans les jeux à information parfaite où l’intelligence brute de la machine terrasse l’homme à coup sûr, à la manière de l’ordinateur de 2001, Odyssée de l’espace.
La quatrième partie fascinera autant le joueur que le philosophe puisqu’elle est consacrée au temps. Zugzwang est un mot atroce pour tous les joueurs d’échecs, pas seulement pour des raisons phonétiques mais parce que celui qui s’y trouve, par l’obligation de jouer, ne peut trouver que des coups suicidaires. C’est un peu l’équivalent du jeu d’élimination.
La dernière partie traite des questions esthétiques. Elle s’adresse aux puristes pour qui le résultat sportif ne compte pas, mais qui se sentent investis, les cartes en main, d’une mission artistique.
J’arrête là les comparaisons et je vais me plonger dans la Petite philosophie du rugby, toujours aux éditions Milan.

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