:: Zia Mahmood sur la Côte d’Azur
Alors
que le tournoi de Juan vient de s’achever et que l’été
approche, il m’a semblé intéressant de vous
livrer les premières impressions sur notre région
de Zia Mahmood, traduites de son excellent Bridge My Way.
Si vous prenez votre tapis volant en mai et lui demandez de vous
amener au paradis, il vous conduira certainement dans le sud de
la France. Le soleil brille mais pas assez pour vous brûler;
sur les plages, de superbes corps s’étalent mais
ce n’est pas encore la cohue. Même le citadin le plus
endurci serait séduit par la beauté des paysages
où le bleu de la mer contraste avec le blanc des montagnes.
Si ça ne suffit pas, on peut encore déguster la
meilleure cuisine du monde, comme la fameuse bouillabaisse. Les
Français sont brillants, je le sais depuis que je viens
ici pour les tournois de Juan-les-Pins, Cannes ou Monte-Carlo.
Ici, le bridge vient après les vacances contrairement
à ce qui se passe dans les autres pays: une seule séance
par jour entre trois et sept heures. Guidé par Martin Hoffman,
un habitué du continent, c’est à Juan-les-Pins
que je me décidai à débuter en tournoi. C’est
facile un job où vous prenez le champagne au petit déjeuner
et où les discothèques ne ferment jamais.
Nous étions arrivés trop tard pour l'Individuel
. Laissez-moi vous parler du Mixte. Pour la plupart des joueurs,
un Mixte est une occasion de se montrer en société.
Mais c’est tout un art de bien y figurer. Souvent le champ
est composé d'associations déséquilibrées
avec un meilleur joueur (disons l'homme par exemple) jouant avec
bienveillance avec sa partenaire. C'est une forme mutante du jeu
où l'associé principal essaye de jouer toutes les
mains et enchérit en solo voire en barbare. Mais tout le
temps il lui faut déguiser ce qu'il fait pour conserver
la dignité de sa partenaire. C’est chose si délicate
que le Mixte peut conduire à des batailles violentes, des
larmes , des illusions brisées, voire à la fin des
mariages.
Mon programme pendant les deux jours du Mixte était de
bouquiner paresseusement sur la plage, avec l'exercice occasionnel
de rejoindre le cocktail le plus proche. Et c'est exactement ce
que je faisais quand Hoffman arrive, essoufflé, juste une
demi-heure avant le début du Mixte: " Je t’ai
trouvé une partenaire pour le Mixte ". " Lâche-moi,
tu sais très bien que je n'ai aucune intention.... "
Martin m’interrompt: " Elle est là! " .
Il y a très peu de choses qui auraient pu me faire abandonner
mon farniente et me faire changer mon plan original. Monique était
l’une de ces rares causes.
Avec ses yeux
verts et brillants, sa voix douce et profonde, Monique était
presque irréelle. C’est comme si je venais de relever
une couleur de dix cartes !
Sans aucun doute ne savait-elle pas jouer, mais qui parle de
cartes ? Le bridge est un jeu pur, cérébral et intellectuellement
satisfaisant. Je pense que c'est inopportun, même de mauvais
goût, pour une personne de jouer avec une autre, simplement
parce qu'elle la trouve physiquement attirante. Mais que pouvais-je
faire ? Je l'admets - je suis dégoûtant. De toute
façon, Monique n'était pas seulement attirante,
c’était une bombe. Tout a mal commencé. En
fait, la première séance fut un désastre.
Nous étions 180èmes sur 190. Les raisons étaient
la nervosité (Monique), la malchance et le désir
(moi). Monique était au bord des larmes à la fin
de la séance et s’enfuit au plus vite.
Mes plans de dîner étaient ruinés. Je ne
pouvais pas m’avouer vaincu. De cette romance brisée
naquit une grande aventure intellectuelle: le pique pakistanais.
Un système destiné à ramener le sourire sur
le visage de Monique et pour moi, l’amour. Le principe était
simple: en première position non-vulnérable, on
ouvre d’un pique avec n’importe quel jeu! Le partenaire
répond 1SA avec une belle main et pour le reste, on verra.
Après tout, on ne pouvait pas faire pire. Nous avons déclaré
notre système à nos adversaires, bien sûr,
et ensuite Jackpot! Est-ce l'élément de surprise,
la chance, le destin - que sais-je encore - mais les bons résultats
sont arrivés quand les adversaires ont commencé
à succomber à ce système diabolique :
Donneur Nord
EO vulnérables
|
|
64
ADV93
D94
763
|
RD105
82
V3
AD854
|
|
AV97
R76
R106
V92
|
|
|
832
1054
A8752
R10 |
Nord |
Est |
Sud |
Ouest |
1 (1) |
- |
2  |
- |
3  |
- |
- |
- |
|
Les adversaires auraient pu faire quatre ou cinq piques, mais
c'était difficile pour eux d’arriver à quatre
piques quand non seulement un mais LES DEUX adversaires avaient
enchéri les piques. Si bien que nous gagnâmes 140
places pour finir à une honorable 40e : Monique était
ravie, j’étais ravi que Monique soit ravie... et
l’amour dans tout ça? Rassurez-vous, nous avons fêté
notre succès comme il se doit.
Après Juan, Cannes. La ville du cinéma, du Carlton,
du goulasch. Mon meilleur résultat ici remonte à
1988 avec l’Indien Jaggy Shivdasani, bien que cela faillit
tourner au désastre. Mais avant de vous conter l’incident,
je précise qu’il n’était a priori pas
évident pour un Pakistanais comme moi de jouer avec un
ennemi traditionnel. Mais c’est la force du bridge d’effacer
les barrières de l’âge, de la couleur de peau
ou de la religion. C’était le premier périple
de Jaggy dans le Sud de la France. Un joueur talentueux dont l’enthousiasme
à la table est à l’image de son attitude dans
la vie: il est le parfait touriste, l’appareil photo autour
du cou, toujours heureux de vivre.
Nous avions fait une première séance énorme
à 70%. Il était une heure de l’après-midi,
je dormais tranquillement quand le téléphone sonne
:
Au secours !... J’émerge à grand-peine
: Pardon ?... Aide-moi, je suis coincé
...
Je finis par reconnaître la voix de Jaggy qui est en train
de m’expliquer qu’il a voulu visiter les îles
de Lérins, mais que trop absorbé à dépenser
ses pellicules photo, il avait raté le bateau. Le prochain
était à 3 heures, c’est-à-dire juste
le début de la séance.
- Fais quelque chose, lève-toi, va trouver un pêcheur
avec sa barque !
Avec mon français limité, aller trouver un brave
pêcheur qui accepte d’aller chercher un Indien sur
une île presque déserte? Pour sûr, je devais
rêver et je m’apprêtais donc à retourner
m’allonger. D’un autre côté, un Indien
et un Pakistanais allaient pour la première fois gagner
ensemble un tournoi. Je descends voir le concierge mais il ne
semble pas sensible à cet idéal si élevé.
Un billet de 200 francs le ramène à de meilleurs
sentiments. Hélas, ses démarches n’aboutissent
à rien. En dernier recours, j’appelle l’arbitre
que j’arrive à sensibiliser aux dangers du voyage
en terre étrangère: je jouerai avec un remplaçant,
en attendant que Jaggy arrive. Je l’explique à Jaggy
quand il me rappelle en agrémentant la conversation de
quelques expressions communes à l’urdu et
l’hindi : "Espèce de ..."
La fin fut heureuse et Jaggy, bien qu’un peu fatigué
et obligé de jouer en short, n’avait rien perdu de
son talent. Même si personne ne se rendit compte de la portée
politique de notre succès, je n’avais pas à
regretter mes 200 francs.
Pour terminer, je vous livre une des donnes que je préfère
dans ce livre qu’Omar Sharif , ami de Zia, tient pour le
meilleur jamais écrit sur le bridge. D’aucuns disent
à propos des bridgeurs qui prennent un peu trop en compte
les points que les points, c’est au billard , mais je ne
pense pas que le déclarant de la donne suivante soit d’accord
:
Donneur Sud
NS vulnérables
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A92
DV4
A732
A105
|
|
|
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|
|
DV
AR53
RD5
DV94 |
L’ouvreur a dévalué Dame-Valet secs à
pique et ne s’est compté que 17 points. Il prend
l’entame du neuf de coeur en main et présente la
Dame de trèfle qui est prise du Roi par Est; celui-ci rejoue
coeur pour le Valet. Sud continue par la Dame de coeur puis par
l’As de trèfle, rentre en main à la Dame de
carreau, tire le Valet de trèfle, le dernier coeur et présente
la Dame de pique sur laquelle Ouest met un petit, à vous
? 
Ouest a vu 17 points chez l’ouvreur et donc il peut supposer
le Valet de pique en Est; s’il ne couvre pas la Dame du
Roi, c’est qu’il ne l’a pas : il faut donc mettre
l’As du mort et finir par un squeeze pique-carreau sur Est,
au cas où les carreaux ne seraient pas ronds.
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